Reception (save the date)

Sexe & Intentions

 

J’aime bien le ciné indépendant. Pas le ciné d’art et d’essai mais le cinéma fait en dehors des circuits classiques, celui dont on ne verra jamais la pub dans le métro mais qui, théoriquement, laisse une place plus large à l’audace, l’expérimentation, la vision du créateur, l’originalité en dehors des contraintes de l’idole de la rentabilité souveraine incarnée par les zélotes producteurs amenant à la messe des sorties du mercredi un flot continu de nouveaux venus déjà morts à l’intérieur ! (ok, dernière fois que j’écris en écoutant du Wagner). Ici par exemple si on devait résumer le film, ce serait une variation autour du thème du désir.

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Ce film a un univers tellement barré, tellement casse-gueule à tous les niveaux que le seul fait qu'il soit regardable est un exploit en soi, et le pire c'est qu'il est même bon.

 

Ceci explique que Reception (Save The Date), premier film de Gilles Verdiani, soit complètement dans son trip, mais qu’on y est bien. Haut perché quelque part entre Vénus et Mars, le film se passe dans un hypothétique futur proche ayant vu la moitié de la population mondiale disparaitre et l’autre moitié être immunisé contre le Sida tout en réglant des points de détails comme le réchauffement climatique et la religion. Mais là où l’on pourrait penser que le repeuplement va être aussi massif que collectif, la police des mœurs de l'empire de l’ouest veille au grain pour éviter les débordements. Dans une grande ville quelconque, l’avocate à la mode Lucrèce Bourgeois organise une petite sauterie tout en flirtant gentiment avec un ami des voisins mais bien entendu le mari rentre et tout devient… encore plus étrange.

Donc déjà le premier truc qui saute aux yeux c’est l’esthétique du film : le kitsch assumé. Mais quand je dis assumé c’est assumé comme Freddie Mercury assume son homosexualité ou Michael Bay son manque de talent, c’est le grand retour des costumes flashy, des robes moulantes aux coupes pop en passant par des manteaux en cuir rose. C’est le futur tel qu’il était vu dans les années 70, celui de Musclor, Star Trek ou Flash Gordon, celui qui pique les yeux. Il n’y a qu’à voir les noms des protagonistes : Oriane, Tantor, Sandor, Sonia, Tancrède, qui sont au diapason du ton décalé voulu et réussi.

Réussi car autant le film installe un univers inhabituel, d’apparence presque simpliste, autant il y reste fidèle jusqu’au bout ce qui crée une forme de cohérence appréciable, socle nécessaire pour installer le récit. Parce que oui, Reception est, on ne va pas se mentir, un film fauché comme les blés, capitalisant sur son scénario avant tout.

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Une des particularités du film est que les dialogues ont été enregistrés à part, en quelque sorte le film a été doublé pour permettre un traitement particulier des voix. Ainsi si parfois la synchronisation labiale en prend un coup (en étant très attentif, dans certaines scènes la personne qui parle de dos ne bouge pas les lèvres alors que l'on entend son texte), les voix gagnent un timbre suave presque hypnotique. Je parlerai pas de téléphone rose mais plus suggestif tu peux pas, ce qui est génial vu qu'à l'image on reste excessivement prude, tout est suggéré !

 

Dans l’absolu, on peut facilement rapprocher Reception du vaudeville, unité de lieu précise (l’appartement du couple Bourgeois), de temps (une soirée) et unité d’action (toutes les histoires se suivent de A à Z) avec l’inévitable « Ciel mon mari » symptôme du triangle amant – conjoint - femme qui s’ennuie. Mais ici on est plus dans l’octadécagone (figure à 18 côtés, merci wikipédia) puisqu’il n’y a non pas un triangle amoureux mais rien de moins que 18 personnages explorant leurs désirs ! Dix-huit, bordel, en moins de deux heures de film ça fait en moyenne six minutes pour caractériser le protagoniste, poser son caractère puis le faire évoluer, le faire interagir avec les autres, jusqu’à sa conclusion. Imaginez, la communauté de l’anneau qui est considérée comme un ponte du genre n’a « que » neufs personnages principaux, moitié moins ! A ce niveau on parle plus de récit choral, c’est les petits chanteurs de la croix de lorraine dopés aux stéroïdes. Et le pire c’est que ça passe comme une lettre à la poste, grâce aux looks uniques de chacun et les noms inhabituels, on les replace en un clin d’œil. De même leurs histoires sont suffisamment différentes que pour être suivie en parallèle (découvrir sa bisexualité, réaliser un fantasme, mettre du piment dans son couple en faisant une exception sans lendemain, tomber réellement amoureux pour la première fois, etc) ; le réalisateur avait avoué sous la contrainte d’un verre de rouge qu’il avait l’ambition de mettre en un film un nombre d’histoire comparable à celui d’une série télévisée, pari largement gagné.

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Les pistolets à eau comme flingues du futur c'est à l'image du reste du film, fauché, culotté mais fonctionnel. Par contre c'est vrai que d'autres petits éléments m'ont gênés, comme un symbolisme un peu forcé par moments ou la volonté de donner à tout prix une conclusion à chacun qui entraine quelques grosses ficelles.
 

Gilles Verdiani suit d'instinct le crédo de Jacques Demy à propos de peau d’âne, disant que pour que le spectateur adhère à un univers non réaliste, il est nécessaire d’avoir des personnages crédibles et logiques dans leurs actions. Ici le mélange fonctionne grâce à l’équipe que Gilles a réunie, si l’on va de la palette d’émotions complexes jouée par certains personnages (mention spéciale à Lucrèce Bourgeois incarnée par Moana Ferré) à des caractères plus tranchés, comme l’inspecteur de la police des mœurs aux faux airs de gendarme dans guignol, tous sont crédibles, attachants. Contribuent à l’ambiance unique, inexplicablement attirante de cet objet cinématographique à part, fidèle à lui-même jusqu’au bout.

Sous son allure de club Dorothée qui découvre les soirées du cap d'agde, on est devant une multitude de récits tressés les uns aux autres formant un tout bien plus profond qu’il n’y paraît. Verdiani prêche le pop pour sortir le vrai, avec un air de futur rétro fantasmé par un gosse à moitié endormi devant Cosmos 1999, ses personnages développent un réseau complexe de relation à l’évolution imprévisible mais auquel on adhère. Qui vont même nous titiller le bulbe sur des questions comme la fidélité dans un couple ou le fait que désir et monogamie ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Que du bon.

 

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Ce film est exactement ce que j'attendais après mon article sur Marguerite & Julien et l'inceste cinématographique, la preuve que l'on peut proposer des visions personnelles de l'amour et du désir sans être ridicule ou inutilement symbolique. Là où la Donzelli fonctionnait en milieu fermé en ayant les producteurs et ses acteurs à ses pieds sans aucun recul ni personne pour lui dire qu'elle faisait une daube, ici on a un réal qui a réfléchi à tout pour réussir en dehors de toute structure (notamment en passant par le financement participatif) à faire quelque chose de bien. Pour finir je vous laisse sur une interview du réalisateur qui résume tout le bien que je pense du gros du cinéma français depuis 10 ans (au bout du lien).

Reception (save the date)

Un film indépendant dans tout ce que ce terme comprend d’expérimentation et de personnalité

Pour tous les publics, je pense qu’il parlera plus aux spectateurs ayant passé la vingtaine que cet univers visuel particulier ne rebutera pas

Une comédie de mœurs furieusement originale, servie par un casting sans fausse note

Sans imperfections, beaucoup imputables au budget, quelques-unes au fait que c’est un premier film. L’avantage est que cela fait partie intégrante de l’ambiance, un peu comme le côté fauché assumé de Dr Who

Kitsch à souhait, un univers léger, cohérent et décalé pour un message pas si bête que ça

Sans quelques (petits) raccourcis narratifs, pas méchant mais ça racle un peu les bords pour s’insérer dans l’ensemble du récit

Un film choral proche du vaudeville réussissant l’exploit de rester parfaitement cohérent et facile à suivre avec 18 personnages principaux

Un film sorti au cinéma, il se trouve en VOD pour moins que le prix d’une place, après je dis ça, je dis rien 

Sang frais dans le cinéma français 

réussite France comedie

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