Les Huit Salopards

Les 8 petits nègres :

 

Avis garanti sans spoil - de toute façon cela n’a jamais été le genre de la maison - par contre cet article a été fait après visionnage de la version diffusée en Panavision (plus longue de 6 minutes et comprenant un court entracte). Vous noterez que comme je ne dévoile que le strict nécessaire de l’intrigue cela ne change rigoureusement rien au présent article. C’est surtout que j’avais envie de crier au monde entier que j’avais vu ce film en glorieux 70mm. C’est chose faite.

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Bougez pas ! Les mains sur la table. Je vous préviens qu’on a la puissance de feu d’un croiseur et des flingues de concours.
 

Chapitre 1 :  Tarantino arrive, préparez vos cercueils !

Au cœur des routes enneigées du Colorado une diligence file, à son bord le chasseur de primes John Ruth (Kurt Russel) surveille sa « cliente » Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh) qu’il ne rêve que d’amener à la ville voisine pour qu’elle y soit jugée et pendue, récupérant ainsi la substantielle récompense qui l’accompagne. Néanmoins deux passagers inattendus (dont Samuel L « fucking » Jackson) et un violent blizzard oblige la diligence à s’arrêter dans un relais où quatre voyageurs ont déjà trouvé refuge. John Ruth en bon paranoïaque se méfie, à raison. Trop de personnes veulent voir sa captive libre ou morte pour que ce soit un hasard si huit personnes se retrouvent dans ce chalet isolé au milieu des montagnes.

De loin on pourrait penser que le huitième long métrage de Quentin Tarantino (si l’on considère le diptyque Kill Bill comme un seul film, selon la volonté initiale de QT) est un mélange entre Reservoir Dogs, pour le côté huis clos, et Django Unchained, pour le côté Western, alors oui mais non.

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Si effectivement Resevoir Dogs raconte l’histoire de braqueurs qui se retrouvent dans un entrepôt après un casse qui tourne mal pour deviner qu’il y a un traitre parmi eux, il est moins oppressant que les huit salopards dans la mesure où l’on va rapidement nous montrer qui est l’infiltré et où de nombreux flash-back associés aux allers-retours des personnages de l’entrepôt à l’extérieur égratignent largement l’aspect huis clos, beaucoup moins marqué qu'ici.
 

Chapitre 2 : Huis clos pour huit salopards

Ceci car Reservoir’s Dog est le remake (à moitié avoué, largement pardonné) du film de gangster hongkongais City on Fire, reposant principalement sur une succession de flash-back alors que l’on est ici dans un schéma beaucoup plus linéaire. D’un autre côté Django est une fresque épique menée par un héroïque duo (Jamie Foxx & Christopher Waltz) se passant sur plusieurs mois dans le plus pur style du Western Spaghetti, les 8 Salopards se passe en l’espace d’une journée et ses personnages sont, comme le titre l’indique de véritables ordures. Certes Tarantino n’a jamais vraiment été un aficionado de good guy mais là les moins pires restent des monstres pervers et violents comme on en voit peu.
On pourrait aussi citer le découpage en chapitres qu’il affriande repris ici ou encore résumer ça au fait que Les huit salopards c’est tarantinesque jusqu’à la moelle en restant parfaitement unique. Tout suinte ce style reconnaissable entre mille enfoncé à grand coup de sabre dans l’ADN du cinéma de genre depuis 1994, année de sa palme d’or pour Pulp Fiction remis par Clint Eastwood en personne, excusez du peu. Mais comme souvent, le QT se réinvente en transcendant un style oublié, ici les liens de parenté sont à aller chercher, principalement, du côté des séries comme Bonanza (en gros la petite maison dans la prairie version on pend l’indien en buvant du brandy) sauf que là où un épisode durait 45 minutes et lorgnait du côté du western Age d’or, celui de John Wayne, des attaques de diligence et de l’esthétique crypto-gay, ici on est dans un style Spaghetti avec ce que ça comporte de violence et de gueules cassés tout en y retrouvant la conquête de l’ouest touchant à sa fin après la guerre de sécession, élément typique du western crépusculaire. Amenant à certaines réflexions des personnages sur la justice de l’ouest sauvage mourant doucement face à celle des villes. Au final seul un des huit personnages, celui de Michael Madsen, est considéré comme « le cowboy ».Dans ce chalet d’une pièce, coquille de noix en plein blizzard, c’est cinquante ans de cinéma qui nous saute aux yeux. Unique je vous dis.


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Les longs mais truculents échanges entre les salopards reprennent comme dans Django les questions de la traite des noirs mais ici après l’abolition de l’esclavagisme, laissant les vieilles rancœurs de la guerre de sécession toute proche encore vives (pour rappel Django Unchained se passait en 1858, 3 ans avant le début du conflit). 

 

Chapitre 3 : Et pour quelques heures de plus.

2h47, 167 minutes, 195 dans la version 70mm (en comptant l’entracte), il faut pouvoir tenir. Effectivement on est dans le Tarantino le plus long - à peine au-dessus de Django Unchained et ses 165 minutes - mais la difficulté étant qu’en se contraignant au huis clos, garder le rythme sans creux relève d’un travail d’orfèvre là où Django relance l’intrigue en rajoutant personnages, péripéties et décors. Comme je l’ai dit, le film est divisé en chapitres, l’introduction de chaque personnage prenant un petit tiers du long métrage. Pour le reste, le refus de la narration alternée (son style dans Pulp Fiction, Reservoir Dogs et Kill Bill) combiné à l’absence de grosses scènes d’action frénétiques (style le combat dans la maison bleue à la fin de Kill Bill 1) opère une première sélection parmi les spectateurs : autant dire que ceux qui trouvaient les QT inutilement bavards risquent de mal vivre celui-là. Quentin avait même envisagé un temps de faire du script une pièce de théâtre, c’est dire.

Pourtant si l’intro se laisse suivre, c’est au contraire une fois enfermé dans le chalet que tout s’accélère, que l’enquête sur les intentions de chacun se met en route et que le temps file au point que le chapitre final arrive sans que l’on ait décroché du siège.

Là où le film ne se plante pas ? Plus qu’un Western, c’est à un véritable Thriller auquel nous faisons face.

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Beaucoup de critiques se plaignent de la durée du film, ça me rappelle quand Luc Besson a sorti la version longue du grand Bleu en marquant en gros sur l’affiche « n’y allez pas, ça dure trois heures »

 

Chapitre 4 : L'Assassinat de l’oscar du scénario par le lâche Quentin Tarantino

On le voit dès l’affiche, les 8 salopards présente grosso-modo une variante de la prise d’otages dans une cabane isolée, scène typique des Western âge d’or, la violence gore et les personnages troubles des Spaghetti à qui on ajoute une pincée d’ouest déliquescent propre au crépusculaire. Plus que ça, ce que l’on retient c’est la véritable tension que le film installe, sorte de Cluedo à l’envers où l’on en vient à se demander qui s’en sortira vivant.

Comprenons-nous bien, dans un western « habituel », quand les bandits arrivent dans la ferme/saloon/étable/maison close où se trouve héros, on sait que ce sont les antagonistes, pas de doute à avoir. Ici au contraire, chacun cherche à connaître les motivations des autres, tous ayant du sang sur les mains, un délit de faciès et une quantité minimale de remords à dessouder ses compagnons d’infortune pour être sûr de se réveiller sans un supplément plomb entre les deux oreilles.  

Cette tension qui va crescendo tranche radicalement non seulement avec le genre du western, mais aussi avec la filmographie de son auteur qui jusque-là préférait poser des ambiances que des twists. Les 8 salopards est, rien que pour ça, un film à suspense dans la lignée d’un Hitchcock bien plus que d’un Leone.

Ceci explique aussi pourquoi Tarantino avait explosé de rage quand le script initial s’est retrouvé sur le net il y a trois ans, refusant ainsi de le tourner. Ce n’est qu’après une lecture publique et les encouragements de ses fans (et des producteurs, des fois que ça jouerait) qu’il reprend le projet, lui trouvant une nouvelle fin. Je comprends d’autant plus sa réaction après le visionnage, si par exemple Kill Bill est loin de reposer sur ses rebondissements (quelqu’un ici a-t-il jamais douté qu’attenter à la vie de Bill était un point crucial du film ?), les huit salopards voit son impact largement diminué pour qui connaît son denouement ou ses scènes clefs à l’avance.

Budget modeste (44 millions, moins que moitié moins de celui de Django Unchained), ce film compte sur son scénario retors, mais ne serait rien sans ses huit salopards, et bordel il y en a des rôles de fils de pute de compétition.

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Il y a un truc avec le jaune (intérieur de la veste de Samuel L. Jackson) et les femmes borgnes chez Tarantino. Il y a aussi sa fausse marque de tabac (Red Apple) qui fait coucou.
 

Chapitre 5 : Pas de pitié pour les salopards

Acteur pour Tarantino, c’est un peu gagner la méga loterie d’Hollywood. Entre ceux qu’il a remis sur les rails (Travolta, Pam Grier) et ceux qu’il a propulsé de quasi inconnu a panthéon des prestations mythiques (Uma Thurman, Tim Roth, et surtout Christopher Waltz), autant dire qu’un casting de QT c’est déjà un événement en soi. Ici le plus impressionnant est Kurt Russel, sans hésiter. Son improbable moustache ne l’empêchant pas de voler la vedette à Samuel L. Jackson, grandiose lui aussi. Kurt tient là son meilleur rôle depuis des années (décennies ? de sa carrière ?), son duo avec Jennifer Jason Leigh, improbable tête mise à prix, cinglée au possible, (dis)fonctionne de la meilleure des façons possible. Tous sont louches, tous ont ce qu’il faut d’inquiétant pour contribuer à l’ambiance générale.

Toute petite réserve pour Tim Roth qui joue un peu comme Christopher Waltz dans Django, Michael Madsen reprenant un chouïa son personnage de Bud de Kill Bill ou encore Zoe Bell dans un rôle secondaire qui joue la Zoe Bell de boulevard de la mort ; mais il n’en reste pas moins que voir chacun de ses grands acteurs à l’écran livrer ce qui va rester parmi les performances marquantes de leurs carrières respectives est probablement ce qui se rapproche le plus pour moi du mélange de joie et d’attente fébrile accompagnant une annonce d’une composition d’équipe nationale de Rugby ou de Football.
Je l’admets mon objectivité sur ce point s’est envolé dès le premier dialogue avec Kurt Russel, simplement représenté par son bras tenant un colt sortant de la diligence pour viser Samuel L Jackson fumant la pipe sur trois cadavres bien refroidis.
Du soin dans la mise en scène, de leurs apparitions à leurs disparitions – violentes, je ne vais pas vous mentir, la poudre a son mot à dire - tous les personnages sont attachants (à leur manière), ont leur moment de gloire pour nous laisser ce feeling de coolitude absolu que les fans étaient venu chercher.

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Comme le film repose pas mal sur son scénario, je suis pressé de le revoir pour capter ce que j’ai loupé (un peu comme un second visionnage du Sixième Sens ou de Seven) mais je ne sais pas si je prendrais autant de plaisir à le voir d’ici quelque temps comme c’est le cas pour les autres Tarantino.
 

Chapitre 6 : Le dernier des salauds, Ennio Morricone

Une autre marque de fabrique d’un Tarantino, c’est sa musique. A peine moins mélomane qu’il est cinéphile, ses OST sont toujours remarquables. Ici deux choses sont à noter, déjà il reprend son habitude perdue dans Django de mettre de la musique diégétique, c’est-à-dire déclenchée par les personnages, faisant partie de l’univers du film (par exemple quand un personnage allume la radio ou passe un CD dans une scène de film, le spectateur l’entend de même que les protagonistes de l’histoire, à contrario par exemple Dark Vador n’a jamais entendu son thème qui est extra-diégétique, hors de l’histoire). Western oblige, c’est fait avec les moyens du bord, un piano, une guitare, et pas du gros gangsta-rap comme dans une fusillade de Django Unchained. Les musiques sont peut-être ainsi moins « surprenantes » que d’habitude. Pas mauvaises, loin de là, juste moins surprenantes.
Ensuite Ennio Morricone a créé plusieurs morceaux originaux pour le film !
Ennio ! Un nom que l’on associe immédiatement aux thèmes mythiques des films de Sergio Leone (Trilogie du Dollar, Trilogie des Il était une fois, à rattraper d’urgence au cas où, à remater pour les autres). Mais loin des thèmes épiques les plus connu de son répertoire, ici il revient à ses travaux sur des films d’angoisse. Le thème principal des huit salopards me rappelant presque par son côté inquiétant celui de Shining (le synthétiseur qui fait « PON pon PON PON », tu vois ? non ?), de plus d’autres musiques sont des fonds de tiroir de The Thing sur lesquels il a travaillé (film de Carpenter avec Kurt Russel, angoisse dans la neige et paranoïa de rigueur là aussi). Je comprends parfaitement ce choix, plus en accord avec le ton du film presque pesant, mais c’est clair que quand j’ai su qu’Ennio était aux manettes, j’espérais plutôt retrouver les sublimes morceaux d’émotions brute qui ont fait sa gloire.

C’est du très bon, mais les quelques autres titres ne suffisent pas à égaler le niveau de l’ost de Kill Bill ou de Pulp Fiction par exemple. Ceci peut être car pour la première fois dans sa filmographie, les scènes sérieuses sont accompagnées d’une musique sérieuse.

Bien sûr à côté il reste l’ironie et le décalage propre à son style, mais un feeling plus « sobre » reste attaché au visionnage (un bien grand mot face aux élans qu’ont certaines séquences).

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Anecdote : Saviez-vous que le L. de Samuel L. Jackson est le diminutif pour Motherfucker ?

 

Chapitre final : Pour une poignée de cinéphiles

NON je ne vais pas dire que les huit salopards ne plaira qu’à un public acquis de fans hardcore de la première heure, mais la cruauté de ses héros loin de l’héroïsme d’un Django (le Tarantino le plus accessible je crois), la sobriété générale par le choix du huis clos, son rythme tenant en grande partie aux moments de gloire de ses acteurs et à son scénario à twist enrobé dans une musique moins pimpante que d’habitudes (mais tout aussi à propos), fait que ceux qui voient en Tarantino le chien fou du cinéma de genre auront l’impression qu’il s’est fait museler. Alors que des cinéphiles capables d’appréhender ce parti pris le trouveront, pour changer, d’une violence confinant à l’inutile.

Au-delà d’un cinéma d’ambiance et de personnages, Quentin repousse les limites de son art en étirant au maximum une situation à suspense grâce à une combinaison savamment dosée d’écriture qui ne faiblit pas, d’effet de caméra simples mais ultra maitrisé (la gestion du flou dans le chapitre 4 est une leçon de cinéma à elle toute seule) et d’acteurs dont il a sorti le meilleur.

Plus proche de l’exercice de style façon boulevard de la mort (tout en lui étant infiniment supérieur au niveau de l’écriture), Tarantino se place maintenant parmi les grands maîtres du suspense. Son huitième film est autant dans la continuité de son univers que dans l’expérimentation d’un domaine dans lequel il ne s’était jamais illustré. C’est chose faite, avec brio.


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Le glorieux 70 mm panavision est un format d’image particulier, cinq fois plus gros que la pellicule 35mm, il n’a plus été utilisé en France depuis 1966. Il a l’avantage de proposer une qualité d’image comparable à celle d’un blu-ray et un format inhabituel (2.76/1, donc plus allongé qu'un film "classique"). Trip rétro assumé par QT défendant la pellicule face au tout numérique, rejoint notamment par Christophe Nolan dans sa lutte pour ne citer que lui. Perso ce côté à l’ancienne avec entracte et prélude musical est rigolo, ça me permet d’imaginer une époque pas si lointaine où le Cinéma était un spectacle un peu plus solennel, encore cousin du théâtre ou de l’opéra ; mais d’un autre côté cela n’apporte pas grand-chose au film, déjà en soi un gargantuesque gouffre à référence de cette époque. Quelque part entre le coup de pub, sa madeleine aux fans cinéphiles de plus de cinquante ans et un caprice de hipster, je reconnais que l’intention est louable mais n’a rien de transcendant.
Par contre le commentaire « Shoshana did it » sous un article américain à propos d’une des pellicules des 8 salopards ayant pris feu lors d’une projection aux USA est parfait. 

 

Les Huit Salopards

Le plus Hitchcockien des Tarantino, le côté enquête à la limite de l’angoisse surpasse l’aspect Western.

Le Tarantino le plus orienté vers l’action ; posé et réfléchi il risque de décevoir ceux qui cherchent le côté épique de Django ou Kill Bill.

Brillant dans ses dialogues, pas trop présents mais très présents.

Court, mais son concept de base (huit personnes dans une cabane) est traité de telle façon que le temps passe vite… sauf si on reste en dehors du film.

Doté d’un casting qui fera date, on retient Samuel L. Jackson mais surtout que Kurt Russel nous offre un chant du cygne viscéral, marquant.

Politiquement correct, par contre même si Jennifer Jason Leigh est loin d’être mentalement équilibrée ici, elle reste un personnage de femme forte.

Au final bien violent, même si ça n’arrive que dans la seconde partie du film, avant il est juste malsain.

Sa bande-son la plus marquante, ni le trip rétro tant attendu avec le 70mm. Qu’importe, le film est excellent.

Agatha Christie, Bad Motherfucker.

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