Séances de rattrapage 2

L'étreinte du Serpent

Etnographe Holocaust

 

En sortant de l’avant-première de l’étreinte du serpent en mai dernier (qui s’appelait en ce temps-là El abrazo de la serpiente), je m’étais promis d’écrire dans l’heure un article sur ce grand film d’aventure. Bon une semaine après sa sortie dans un nombre de salles comptable sur les doigts d’une main d’un Tchernobylois (une grosse trentaine d’écrans, surtout en région parisienne), il est peut-être temps que je m’y mette.

Alors oui, dit comme ça un film colombien indépendant de deux bonnes heures en noir et blanc, pas de quoi fouetter un indien exploité dans une plantation de caoutchoutiers. Mais c’est avec une pensée émue pour les élèves d’une classe d’espagnol qui le verront peut-être en fin d’année si leur prof a paumé son DVD de Carnets de voyage de Walter Salles, que je ne peux que vous conseiller de vous jeter dessus comme la petite vérole sur un missionnaire.

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La drogue c’est mal. Sauf ici où ça sert pour soigner, se déboucher les narines, cuisiner, dormir, passer le temps…

L’histoire est double, en 1909 on suit Theodor Koch-Grunberg (à vos souhaits), un botaniste mourant de la malaria qui va chercher un chaman, Karamakate, dans l’espoir qu’il l’amène à l’orchidée yakruna, panacée mystique semi-divine. Le vieil homme est un sage, Karamakate un jeune arrogant enragé par les destructions de l’homme blanc sur sa forêt, les deux partent en pirogue sur l’amazone.

D’un autre côté l’on suit l’histoire de Richard Evans Schultes, un autre botaniste qui trente ans plus tard vient voir Karamakate pour à son tour trouver l’orchidée qu’il voit comme une ressource de plus à piller. Karamakate est vieux, la solitude, le temps ou son régime de racines hallucinogènes (bio, sans gluten) ont émoussé son savoir passé qu’il retrouve dans les livres du botaniste, ceux-là même que Theodor a rédigé lors de son voyage des décennies avant ! Une nouvelle fois deux hommes partent en quête de la yakruna, mais les rôles sont inversés, ici c’est le vieux Karamakate qui va tenter de transmettre un peu d’une philosophie très indienne à son compagnon tout en tentant de retrouver ce qu’il a oublié.

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Si l'affiche par la superposition de la couleur sur la sépia rappelle le récit double, elle truande un peu en ce que le film est en noir et blanc.

Bien sûr homme blanc vs forêt, on pense Herzog, Aguirre et surtout Fitzcarraldo, les deux claques auxquels on pourrait sans trop de difficulté ajouter Mission de Roland Joffé, mais là où ces films montrent les indiens quelque part entre le bon sauvage et l’élément de décor, une masse muette vaguement attendrissante selon les moments, Ciro Guerra prend au contraire le parti de les placer au centre du récit. Karamatake est le personnage principal, sans parler d’anti-Herzog on note toutefois la volonté de faire baigner le film dans la mentalité des indiens, leur notion du temps, de la vie, de la mort, l’homme blanc est un étranger dans un monde étrange, devant s’adapter ou mourir.

Mais si le choc des cultures est le thème du film, il est loin de s’y limiter, au contraire là où l’étreinte m’a séduit c’est définitivement dans son scénario et sa mise en scène. On l’a dit, le récit est alterné, en général on a une scène dans le passé et ses conséquences dans le futur (qui reste le passé, vu que ça se passe en 1940…), du coup l’on voit l’impact du premier passage lors du suivant dans l’enfer vert - enfin gris ici - loin d’être immuable. Souvent le « bon choix » en 1909 se révèlera désastreux, le moindre mal étant souvent le plus dur à déceler. L’aspect action/réaction est ainsi captivant.

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La réaction de Karamatake face à un tourne-disque, élément pouvant symboliser à lui tout seul Fitzcarraldo, résume en trois phrases le gouffre idéologique que l’étreinte du serpent creuse avec ses prédécesseurs.

La réalisation derrière une sobriété presque austère m’a donné plus de mal, d’un côté j’aime beaucoup ce noir et blanc léché qui fond les personnages dans le décor végétal, notamment dans quelques vues aériennes de la canopée la rendant écailleuse, reptilienne ; mais bon sang une plongée aussi viscérale dans ce décor sans couleurs a laissé ma pensée vagabonder sur les images colorées que le film aurait pu offrir. Ça, la prévisible séquence de « trip » bien pâle face à celle d’Enter the Void ou Blueberry (non pas la peine d’aller vérifier le reste de ce film), quelques rares égarements métaphysiques un poil bêta associé à un manque d’ambition (surtout face à Fitzcarraldo, mais peut-on lui en vouloir pour ça ?) viennent ternir le tableau final.

Néanmoins on est en présence d’un vrai grand film d’aventure comme on en voit peu, une pépite aussi mesurée que maitrisée, d’une rare intelligence.

Ah oui et il y a une scène où ils mangent un bébé.

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Nominé à l'oscar du meilleur film étranger (bien que je reste intimement persuadé que le Fils de Saul remportera la statuette) et gagnant du grand prix de la quinzaine des réalisateurs, le film est pourtant bien peu distribué. 

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