Réflexions autour du Grill

The player

The story of Hollywood

Griffin Mill est un responsable de production dans une grande Major d'Hollywood. Arrogant, cynique, aussi aimé que détesté,  il n’en reste pas moins l’un des requins les plus redoutables de l’industrie. Mais, l’arrivée d’un transfuge de la concurrence ainsi que la présence de cartes postales anonymes et menaçantes dans son courrier, vont fragiliser sa position. Sachant qu’il doit être irréprochable, il décide donc de partir à la recherche de son maitre chanteur afin que son petit jeu cesse. Il a d’ailleurs une piste en la personne de David Kahane, un ancien scénariste dont le scénario a été recalé par Mill lui-même. Mais, lors de leur rencontre, rien ne va se passer comme il le souhaite car ce cher Griffin va  tuer accidentellement le scénariste et rentrer dans un engrenage infernal bourré de surprises.

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The player est un polar qui nous propose de suivre les mésaventures d’un arriviste fini pendant presque deux heures. L’intrigue est, globalement, du niveau d’une bonne série B des années 50, le problème étant que, à l’époque de la sortie du film (1992), cette intrigue avait  déjà été utilisée  et usée jusqu’à la moelle. Bon, c’est très embêtant mais pas catastrophique me direz-vous. Sauf, que ce n’est pas le seul défaut du film car il essaie maladroitement de faire de l’humour en introduisant des situations absurdes et  burlesques très mal amenées , qui tombent presque comme un cheveu sur la soupe et déroutent le spectateur.  Il contient de grosses longueurs dues au fait que l’intrigue est étirée à fond, notamment comblée par une scène de sexe prévisible et un passage de nudité assez racoleur. Pour autant, le film est sauvé par des personnages hauts en couleur (comme celui de June la peintre islandaise excentrique), son Twist final (qui fait un petit parallèle sympathique avec le métier de Mill), des acteurs qui se donnent à fond dans leur composition (Tim Robbins et Greta Scacchi vraiment excellents dans les rôles respectifs de Mill et June) et la mise en scène magnifique de Robert Altman, qui a même l’audace de faire démarrer son film par un plan séquence de presque huit minutes.

The player 4Au final, the player ne vaut  principalement que pour ces deux dernières qualités, ce  qui lui a permis de remporter deux prix au festival de Cannes 1992 ( mise en scène et interprétation pour Robbins)………..Bon, maintenant que j’ai égratigné la face visible de l’iceberg, je vais vous parler de sa face cachée et du cœur du film, qui est beaucoup plus intéressant. Sous ses aspects de série B très moyenne, The player recèle une critique acerbe et brillante des studios hollywoodiens. Quand je parle de critique acerbe, ce n’est pas du style « Hollywood c’est mal, les films indépendants c’est bien », non, c’est plus poussé que cela. C’est plutôt le genre de réflexion à la dynamite, qui dans la secousse de sa déflagration te fout une bonne claque dans la gueule faisant sauter le voile que tu as sur les yeux (s’il est encore bien en place) et te fais repenser une partie de ta conception du cinéma. Mais, avant de rentrer dans les détails, il faut que je revienne sur le contexte dans lequel  a été fait le film.

Robert altman

Au début des années 90, Robert Altman sortait d’une décennie assez chaotique car mis à part un gros succès public (Popeye), il a par la suite enchainé 9 échecs consécutifs (soit  public soit critique voire les deux). Les studios agacés par cela, l’ont mis sur le banc des has been, comme une majorité des anciens artisans du nouvel Hollywood (Age d’or où les auteurs proposaient aux producteurs des histoires de qualité à faible coût et de ce fait, les studios leur laissaient une grande liberté artistique).

Scorchou

Scorsese: le seul vrai grand rescapé du Nouvel Hollywood à cette époque car De Palma venait de se prendre les échecs de «Outrage» et du «Bucher des vanités » en plein dans la face, Friedkin et Coppola avaient du mal à enchainer deux succès de suite. En ce qui concerne, Spielberg, Lucas et Cimino, on va dire que les deux premiers, ont trahi ce modèle en le tabassant à coup de batte de baseball tandis que le dernier a, involontairement, débranché l’assistance respiratoire en coulant, temporairement, la MGM avec l’échec de « La porte du paradis ».

L’époque où les Majors hollywoodiens concentraient 90% de leur production sur des blockbusters, des films d’actions, des buddy movies, des thrillers en tout genre, des drames larmoyants, des comédies. Ce qui leur permettait de truster des millions de dollars et parfois quelques trophées à la cérémonie des oscars.

Dès les premières minutes, on se rend compte que le scénario signé par Michael Tolkin, adapté de son livre éponyme, tourne surtout autour de ce microcosme. Il montre, par moments, les rouages de ce système : les scénaristes, qui défilent dans le bureau des producteurs, devant pitcher leur idées en 250 mots dans l’espoir de conclure un deal avec eux,  les brainstormings qui ont pour but de trouver des solutions pour faire de plus grosses marges, l’hypocrisie et le côté le moins reluisant du métier. Bref, vous me direz qu’il n’y a rien de très original car des films qui critiquent Hollywood, il y en avait eu quelques-uns à cette époque.

The player burt reynoldsMais, pour autant, The player va beaucoup plus loin qu’un «Boulevard du Crépuscule» ou qu’un «Barton Fink» car il pose une véritable mise en abyme, une véritable thèse, sur son véritable sujet. Avec la complicité bénévole de toutes les grandes stars de l’époque (appelées, vulgairement, par les patrons des studios: Players), Altman et Tolkin y introduisent de multiples grilles de lecture qui ne prennent véritablement leur sens que dans les dernières minutes. Je vais vous les révéler mais je vous conseille d’aller voir The player avant de continuer cet article, afin que vous puissiez vous faire votre propre avis sur cette œuvre, qui est, à mon sens, indispensable et que tout cinéphile doit connaitre afin de mieux apprécier le cinéma dans son ensemble.

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Quand je dis que the player est à la fois une thèse et une mise en abime sur le Hollywood des années 90, je ne pense pas me tromper et il y a eu plusieurs théories sur ce film.

On commence par la plus officielle, la plus évidente et qui saute le plus aux yeux à la fin du film. Vous vous souvenez, lorsque Griffin emmène June dans la station thermale dans le désert, il lui  expose  les éléments qui font le succès d'un film. Or, on se rend compte, dans les 5 dernières minutes du film, lorsque le corbeau narre le scénario du film à Griffin que l’intrigue de The player est composée de tous ces éléments : le suspense (Griffin va-t-il se faire arrêter ?) ; rire (certaines situations absurdes qu’il va vivre) ; espoir ( l’envie que Griffin s'en sorte et forme un couple avec June, dans les rares moments d'empathie qu’on a pour ce personnage) ; violence (le meurtre de Kahane) ; nudité (les seins de Bonnie); sexe (la scène d'amour entre June et Griffin) ; le happy end (les 3 dernières minutes du film). Ce qui sous-entend que les studios ne cherchent qu’à produire des œuvres  basées que sur des recettes simples, souvent réutilisées sans grande touche d’originalité d’un film à l’autre et calculées pour attirer un public ciblé.

La seconde qui est moins évidente et qui est ma théorie personnelle, Tolkin et Altman montrent que les studios ont réellement tué les « auteurs ». La figure élogieuse de ce dernier est représentée dans le film au travers du personnage de David Kahane, par le fait qu’il sera le seul à ne pas signer avec les Majors. Si on prend le personnage Tom Oakley, avec ses grandes idées de film indépendant, il va les renier à la fin, juste parce que les projections tests ont été désastreuses. Ce qui va amener une vision peu flatteuse des scénaristes à la solde des studios, ils sont décrits comme sans scrupule, prêts à démonter des chefs-d'œuvres ou à copier des schémas d’histoire déjà existants (c’est encore plus évident lorsque l’on liste tous les titres cités et que l’on fait un parallèle avec certains films des années 90) et si ils ont la bonne idée d’écrire un scénario original, ce sont sur des histoires vraies et quelque fois sordides. L'exemple le plus frappant c'est l’histoire de Mill : à la fin on va se rendre compte qu’il n’est devenu que le protagoniste principal (le « player » du film) de celle écrite par le fameux corbeau (métaphoriquement, Tolkin) et au lieu de trouver cela sordide, il décide de conclure le deal du fait qu’il le trouve excellent.The player 1992 tim robbins pic 1

Ces deux thèses assemblées donnent la vision négative qu’ont Altman et Tolkin des studios. Une machine infernale qui broie les personnes intègres qui la contrarient et qui ne pensent pas comme elle (le licenciement de Bonnie). Une pompe à fric et à récompense prête à tout pour continuer à produire des films standardisés à la chaine et imposer leurs choix artistiques, qu’ils estiment être les bons. Si je suis d’accord pour dire que leur constat est loin d’être faux et peut toujours s’appliquer aujourd’hui, je le trouve un peu extrémiste.

Hollywood is (not so) bad

En matière de création, chaque idée reçue amène son lot de contre exemples et le constat d’Altman/Tolkin amène aussi les siens. En 1991, lors du tournage de the player, le cinéma fêtait son 96ème anniversaire. Entre sa création et cette date, des millions de films ont été créés, diffusés, répertoriés, chacun racontant une histoire. Il est normal qu’au bout de la 1000ème, il y ait un sentiment de déjà vu qui commence à nous envahir. La notion d’originalité ne se trouve pas que dans le fait de créer un nouveau type d’histoire totalement inédite. Elle peut aussi se trouver dans la manière de la prolonger ou en inventant une nouvelle façon de la raconter. En ce sens, détourner les codes d’un schéma narratif codifiés ou créer un nouvel univers autour de celui-ci peut s’avérer original.
Sans titre 24L’exemple le plus célèbre : Le héros ou l’héroïne, sans super pouvoir, qui se bat contre un ou plusieurs antagonistes pour sauver sa vie, sa famille, un groupe de personnes, le monde ou même l’univers.

Mais, on peut en dire autant de certaines suites, remakes ou reboots qui parfois amènent des idées très différentes de l’œuvre d’origine. Pour commencer avec les suites, l’exemple le plus célèbre c’est celui de la saga Alien. Le premier volet a été pensé comme un film d’horreur tandis qu’«Aliens» a été pensé comme un film de guerre. Il y a un suivi de l’histoire avec de nouvelles idées. Pour les remakes, l’exemple le plus célèbre est celui des «7 Mercenaires» qui est librement inspiré par les «7 Samouraïs» de Kurosawa. Dans le deuxième, on est dans le Japon médiéval tandis que  le premier se déroule au temps du Far-West. Et enfin, pour les reboots, on peut citer la trilogie de Batman par Christopher Nolan, en s’inspirant des BD de Franck Miller, elle réussit à donner un visage plus sombre au justicier masqué.

Et, on pourrait citer des exemples pour chaque argument qu’expose le duo dans le film. Certains auteurs comme Scorsese et Spielberg avaient à cette époque leur « director’s cut » tandis que d’autres comme James Cameron avaient carte blanche. Et en ce qui concerne la recette exposée par Griffin, elle commençait à être mise à mal par des scénaristes, notamment en contournant ou en atténuant le happy end, en faisant des fins ouvertes, pas forcément optimistes (Basic Instinct, Le Silence des Agneaux) ou en faisant mourir le protagoniste principal (L’Impasse).

Des exceptions qu’il faut prendre en compte pour nuancer le propos du film même si le constat est loin d’être faux et s’applique encore aujourd’hui

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Si je mets l’affiche de la version de 1958 de Ben Hur, c’est qu’aucune image du remake réalisée par Timur Bekmambetov n’est encore disponible. Il sortira, sur le sol Francais, en septembre 2016 et même si un remake n’est pas en soi une mauvaise chose, je ne vois pas en quoi une troisième relecture du roman de Lew Wallace avec le réalisateur de Wanted à la réalisation peut s’avérer pertinente.

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