Festival de Cannes 2015

Carol

Parade amoureuse

Film visionné à l'occasion du 68éme festival de Cannes, notre avis en sortie de salle ici.

Au cinéma, il ne suffit pas de grand-chose pour susciter la curiosité d’un spectateur: une caméra suivant, avec tendresse, l’un de ses protagonistes principaux; son entrée dans une salle captant au passage l’attention des personnages secondaires présents dans la pièce; ses retrouvailles avec une femme autour d’une table après des années sans se voir; les regards, des silences et des non-dits s’échangent entre deux phrases bateau et un flash-back s’amorce pour raconter le lien complexe qui les unit. Voila, comment on nous emmène dans l’histoire de Thérèse, une jeune vendeuse d’un grand magasin, et de Carol, une mère de famille de la haute société new-yorkaise des années cinquante. Deux femmes qui n’étaient pas censées se rencontrer mais qu’un gant malencontreusement oublié par la dame distinguée, sur le stand de la première, va réunir. Sauf, que sous leurs apparences trompeuses et la relation platonique qui semble s’installer entre elles, un feu commun les consume, les ronge, se révélant au travers de leurs gestes, attentions ou regards et que l’on peut communément nommer désir ou passion.

RooneyCarol est exactement ce que vous avez cru comprendre en lisant ce synopsis, un mélodrame. Sauf, que si j’ai utilisé ce terme de manière péjorative dans un bon nombre d’articles, je vais vous en parler ici au sens noble du terme. Le sixième long métrage de Todd Haynes dégage une élégance et une sobriété sans faille, chose pas gagnée d’avance au vu de son sujet: les histoires d’amour contraires aux bonnes mœurs américaines des années cinquante. Todd Haynes s’y était déjà risqué avec "Loin du Paradis", l’un de ses précédents longs métrages. "Carol" peut être considéré comme son pendant, voir même son complément: même démarche (dépeindre au travers d’une histoire une époque), même thème mais pas mêmes lieux. On passe de la petite ville de campagne médisante et hyper conservatrice à la froideur anonyme des grandes villes. Pour autant, si les orientations sexuelles ne sont pas cachées ou reniées, elles restent dissimulées sous un voile. Si vous attendez une approche expansive comme dans la vie d’Adèle vous serez vite déçu. Certains lui reprocheront d’être froid, à tort, car je dirais plutôt qu’il est retenu mais loin d’être dénué de sensualité.

Loin du paradis

Je ne dis pas qu’il faut voir absolument "Loin du paradis" avant de s'attaquer à Carol mais je le conseille fortement, rien que pour comprendre l’époque (et en plus c’est un bon film).

D’ailleurs, ce qui séduit dans la mise en scène de Haynes, c’est cette capacité à utiliser chaque expression, regard et déplacement dans la narration, afin de montrer les moments de séduction et les enjeux d’une scène. Chacune d’entre elles est millimétrée, tel un artiste qui compose une toile, pas un chignon, pas une étoffe n’est de travers. Le résultat donne un ensemble de tableaux (vivants), dont l’esthétique colorée rappelle par moment ceux Edward Hopper, dans lesquels cohabitent Rodney Mara et Cate Blanchett.

Carollll

La première apporte un charme discret et classieux au personnage de Thérèse, qui loin d’être gauche, séduit par ses silences, sa grâce et sa délicatesse comme le faisait si bien Audrey Hepburn. La seconde, quant à elle, amène sa présence, son élégance et une étrangeté à Carol, qui n’est pas sans rappeler le jeu de Lauren Bacall. Deux profils subtilement complémentaires qui se matérialisent par une alchimie parfaite à l’écran. Elles rendent vivante leur relation contrastée, tumultueuse mais magnifique.

Sans titre 25

A gauche, Emmanuelle Bercot, co lauréate du prix d’interprétation féminine avec Rodney Mara, au dernier festival de Cannes,  jouant la femme bourrée et jalouse qui fait un scandale. A droite, Cate Blanchett, favorite pour ce même trophée, dont le personnage vient d’apprendre une nouvelle qui l’a, littéralement, effondrée. Je ne dis pas qu’Emmanuelle Bercot joue mal dans "Mon Roi", bien au contraire, mais il y a quand même une grosse classe d’écart, entre sa performance et celle de Blanchett.

Après, je reconnais que le film a un gros point faible, son scénario. Il n’est pas mauvais, les personnages sont très bien écrits mais l’adaptation du romanThe Price of Salt de Patricia Highsmith donne l’impression qu’on a réduit cela à la taille d’une nouvelle et qu’on a étiré l’ensemble pour tenir la durée symbolique des deux heures. En gros, la scène d’exposition est assez longue, il faut attendre une bonne heure avant que "Carol" arrête de se reposer essentiellement sur sa mise en scène ainsi que l’interprétation de ses actrices et pour que le dernier long metrage de Todd Haynes démarre réellement. L’histoire en elle-même reste quand même agréable mais apparait assez classique, trop simple et un peu vieillotte. Car, si on y regarde de plus prés, les rebondissements qui pouvaient apparaitre très avant-gardistes au moment de la sortie du roman (1954) apparaissent comme universels mais un chouïa datés de notre côté de l’atlantique. Et si on essaye de le comparer à "Loin du Paradis", qui était un miroir plus précis et grinçant de l’Amérique des années cinquante, il fait apparaitre "Carol" comme une petite bluette innocente à côté de lui.

Mais malgré ce défaut, Carol reste une leçon d’élégance, de mise en scène et d’acting dont beaucoup de longs métrages devraient s’inspirer. A mon sens, il vaut largement le déplacement dans une salle de cinéma.

Willard

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