Festival de Cannes 2015

The Assassin

Quelque part entre La Rage du Tigre et un Lexomil


 

Soumettre un scénario au seul profit de la pure mise en scène, ou plus précisément dans le cas présent esthétiser au possible cette Chine précieuse du IXème siècle tout en brisant sauvagement les rotules d’une quelconque tentative de narration, n’est pas forcément la façon la plus optimale de réaliser un film destiné au plus grand nombre. Certains pourront reprocher à Hou Hsiao-Hsien (à prononcer Hou Ziao – Zien) un certain élitisme, moi inclus par cette formulation un brin miteuse, et j’aurais du mal à leur donner tort. The Assassin est-il mauvais ? Loin s’en faut, mais il est perché.
 

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"D'une beauté à couper le souffle" je veux bien mais deux heures de film en apnée je peux pas moi.
 

Nie Yinniang est une jeune femme issue de la noblesse mais élevée par une nonne qui l’a formée à l’art de l’assassinat -un peu comme les ninjas sauf que ce n’est pas le bon pays donc ce n’est pas une ninja, ou une kunoichi plutôt - et on ne sait pas trop pourquoi, elle va lui demander d’assassiner son amour d’enfance dans son palais. La jeune femme va donc hanter l’endroit, présence discrète à travers laquelle on observe le réseau d’intrigues et de relations complexes qui animent le palace. Il y a de la magie, des alliances, des trahisons, des combats filmés de loin sans vraiment que l’on en comprenne les enjeux et notre héroïne comme un fin fil d’Ariane nous permettant de suivre cette histoire sans pour autant la comprendre.

 En fait the Assassin m’a fait penser à deux autres films de Wong Kar-Wai, 2046 et The Grandmaster, soit un film que j’ai détesté au premier visionnage avant de le vénérer et un film d’arts martiaux à moitié réussi (donc à moitié raté, suivez un peu ça m’aidera pour les explications). Dans 2046 on suit la vie d’un auteur qui a un moment donné écrit un roman d’action du temps de la chine antique à l’aide d’une jeune fille lui servant plus ou moins de nègre, dans leurs discussions on comprend bien qu’il en a un peu rien à faire de la cohérence de ce genre de récit qu’il voit comme inutilement foisonnant et fait d’intrigues aussi grotesques qu’oubliables. Quelques années plus tard Wong Kar-Wai fait à son tour un film d’arts martiaux, The Grandmaster, composé de tellement d’ellipses et de passage volontairement (enfin j’espère) passé sous silence qu’il en devient quasiment incompréhensible.

Ici c’est le même délire, en plus poussé. The Assassin est une variation sur le film de sabre qui ne se rattache en rien à ce genre si ce n’est son cadre.
 

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Les combats, peu nombreux, ont un certain charme surtout dans leur résolution en une fine blessure. Un assassinat aux allures de rêves éveillés.
 

Hou Hsiao-Hsien est considéré comme le plus esthète des réalisateurs asiatiques, ayant renié son premier film (une romance sur fond de fracture sociale) car il le trouvait trop commercial, avec un sens du rythme faisant relativiser les créations d’Apichatpong, sortant des phrases comme « je ne comprends pas pourquoi utiliser un ventilateur pour simuler le vent, autant se servir d’un véritable souffle » se traduisant dans la réalité par trois mois de tournage pour chopper LA matinée où les nuages auront la bonne forme et la bonne vitesse sur LA colline repérée au fin fond de la Mongolie afin d’enfin tourner la scène finale de son film. Hou Hsiao-Hsien est un artiste investi au possible dans ses œuvres, du coup on est en droit de se demander à qui elles se destinent.

C’est bien là le problème, l’actrice principale de The Assassin dégage une aura perceptible et ses silences en disent long, mais le reste des personnages est caractérisé justement par une absence d’une quelconque caractérisation. On sent pourtant des caractères fouillés ayant parfaitement leurs places dans cet univers mais on finit par les confondre, par se sentir laissé à l’abandon tandis que le film change de salle, semble prendre un autre embranchement toujours avec la délicatesse qui le caractérise. L’empathie laisse place à la contemplation, on veut nous faire pénétrer un palais cyclopéen duquel on reste sur le pas de la porte.
 

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Chaque intérieur est d'un faste qui confie au splendide, d'où ma gène d'autant plus grande face au format choisit. Autant dans un film comme Mommy un format carré plus ramassé correspond à l'approche complètement intimiste du film, autant ici on est presque étouffé par cette image qui apparaît comme trop étriqué pour ce qui est montré.
 

Son prix de la mise en scène à Cannes est mérité, mais le scénario sans aucune aspérité pour s’y accrocher, le format étrange (1,85/1) un peu carré alors que le refus des gros plans et l’attrait pour les décors naturels appelaient plutôt une image la plus large que possible tout comme son impitoyable durée de 120 minutes m’ont laissé perplexe. Je respecte profondément le parti pris de ce film énigme voulant capter la légèreté toute anachronique d’un poème chinois de l’an 900, mais dans ma vision du cinéma un film est une question d’équilibre, en l’occurrence trop de mise en scène tue la mise en scène (enfin je dis ça mais je ne me suis toujours pas remis de Mad Max 4 et son scénario monosyllabique).

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